Réflexion analytique à partir de Into the Wild, la vie de Christopher Mc Candless.
Depuis l’article de Jon Krakauer en septembre 1992 dans le magazine Outside, consacré à la découverte, par un jeune couple, d’un cadavre dans un van désaffecté en pleine forêt d’Alaska, des millions de personnes se sont passionnées pour l’histoire de Christopher McCandless. J’en fais partie. Je l’ai approchée à travers le film de Sean Penn à sa sortie en 2007 et je le gardais depuis « dans un coin de moi ». A une brocante, je tombai sur le livre qui avait inspiré le film, Into The Wild, du même Jon Krakauer. Il devint mon livre de chevet, c’est à dire que je ne le lus pas, mais le gardai des années sur ma table de nuit dans l’intention de le lire de façon imminente.
J’attendais peut-être la bonne lumière pour éclairer cette lecture : la psychologie dielienne, Je choisis ce livre et je l’ouvre enfin.
Jon Krakauer ne se contente pas de retracer pas à pas le périple d’un grand adolescent, qui, exalté par ses lectures, rompit tout lien avec sa famille pour poursuivre son rêve de liberté dans le grand Ouest américain et dont l’issue fut fatale : il sonde l’âme d’une personne particulière et ses motifs et il s’efforce de rétablir son droit à la compréhension et à la sollicitude, sans jugement. Christopher McCandless n’était ni le héros détenteur de vérité pour lequel une frange de la jeunesse dégoûtée par la société s’est pris de vénération sentimentale, ni l’écervelé orgueilleux, le fils cruel, ayant eu l’outrecuidance de se mesurer à la nature sauvage contre toute raison, que la société bien pensante l’accuse d’être. Celui qui file comme le vent sans se retourner est absolument sincère ; plein d’élan vital, en quête de sens, il tente de toutes se forces de guérir de ses blessures. Quelles sont-elles? Si le livre parle des défaillances parentales comme genèse à la folie du projet de Christopher McCandless, elle ne fait que les effleure. C’est un témoignage de sa sœur, publié en 2016, qui révèle à quel point la carence d’amour parental était grave. Derrière la façade de la famille brillante, régnaient des mensonges et une violence qui sont structurels de l’enchaîne- ment vertigineux des faits. Son besoin d’être guidé chercha son chemin dans la littérature et son besoin d’être aimé, dans la nature sauvage.
Ce texte est une discussion autour de cette question: L’espoir que Christopher McCandless a placé dans la littérature et dans la nature, n’est-ce pas qu’ils remplissent une fonction parentale?
Dans une première partie, j’essayerais de décrire le climat dans lequel s’est déroulée l’enfance de Christopher McCandless, et de rendre compte de sa déception profonde, avec l’appui du livre de Carine McCandless Into The Wild, l’histoire de mon frère. Dans une deuxième partie, nous verrons comment le couple littérature et nature se substituent aux parents réels dans le psychisme du jeune homme et comme les signes apparents d’autonomisation recouvrent la dimension cachée d’un effort de fusion.
Ma réflexion est structurée par la pensée de Paul Diel, basée sur la recherche des motivations inconscientes.
La filiation subie
Quand Walt McCandless, un brillant ingénieur de la NASA, s’éprend de sa secrétaire Billie, il est déjà marié. Il construira une famille avec elle, sans jamais quitter son premier foyer dans lequel sont déjà nés deux enfants. La bigamie est flagrante mais tous les protagonistes n’auront de cesse de la refouler, de crypter la vérité. Un troisième enfant nait de son premier lit trois mois avant Christopher. Entre ce dernier et Carine, un quatrième vient au monde . Trafic des dates de naissances et déni de paternité sauvent les apparences vis à vis d’une société dans laquelle Walt McCandless tient coute que coute à briller par sa réussite et son exemplarité. Mais sous le vernis de la famille idéale se joue une tragédie sans cesse renouvelée sur fond d’alcoolisme, faite d’accès de violence physique et morale au sein des deux foyers. Walt McCandless s’acharne tant sur ses femmes que sur les enfants, alternant la tyrannie avec des phases de largesse et de sentimentalité. Sitôt vécue chaque scène de violence est systématiquement escamotée par des justifications accusatrices à moins d’être carrément niée. Christopher et Carine grandissent dans un climat de doute, d’insécurité, d’injustice et de culpabilité dont ils souffrent atrocement.
Le chantage permanent, les menaces et la cruauté qui l’accompagnent terrorisent les deux enfants, qui se soudent indéfectiblement contre l’adversité. Très intelligents, ils prennent tous deux le chemin de la conscience dès leur plus jeune âge en s’appuyant chacun sur la confirmation de la perception de l’autre. Ils aiment leurs parents, aussi, entre les périodes de découragement, leur espoir renait toujours. Ils attendent désespérément d’eux qu’ils prennent conscience de leurs manquements et qu’ils y remédient. Les délits de Walt sont si flagrants! les enfants se persuadent que « cette fois, c’est bon, il va avouer, se rendre compte, changer ». Mais ils vont de déception en déception et, en grandissant, cet espoir se perd chez Christopher, perte qui s’apparente à de l’acceptation, mais qui est plus probablement de la résignation. La résignation est décrite par Paul Diel comme un refoulement dans le subconscient et elle s‘accompagne de sombres ruminations. Chez Christopher, le désir d’harmonie demeure mais se déplace vers une exaltation de l’es- prit dont il puise l’inspiration dans la littérature. Ces lectures l’encouragent à condamner toutes les valeurs du père, symbolisées par le monde matériel et le déchaine- ment banal*.
Les seules occasions de trêve et d’entente familiale sont les vacances qu’ils passent régulièrement en pleine nature, comme si elle avait sur eux un pouvoir d’harmonisation. Aucune scène tragique ne s’y déroule jamais. Christopher, d’une grande vigueur et d’une grande détermination, s’y livre a des exploits qui font l’admiration de son père.
Billie, quant à elle, s’efforce d’être une bonne mère. Mais ses efforts sont corrompus par l’influence de son compagnon sur elle. Elle est dangereusement ballotée entre la loyauté envers lui et celle envers ses enfants, mais il l’emporte toujours. Elle a des accès d’autonomisation exaltée, où elle traine ses enfants de visites immobilières en visites immobilières, leur jurant de divorcer pour les sauver de ce climat malsain, comme la première épouse parvint finale- ment à le faire avec les quatre siens. Les enfants l’encouragent et la soutiennent dans cette résolution qu’ils savent être la seule capable de les secourir tous. Mais Billie re- tombe systématiquement sous le contrôle de Walt, avec lequel elle refait alliance au point de se déchainer à son tour contre ses enfants, de les violenter, de les accuser de tout ce mal qui advient par leur faute. Suite à quoi, en cuisinant frénétiquement, en décorant sa maison avec goût, en offrant des cadeaux et en traquant la poussière, elle se reconstruit une image de mère parfaite par laquelle elle pense se réhabiliter et se dédouaner entièrement, avant de repartir pour un nouveau tour dans la spirale infernale. C’est dans un des moments où elle cherche à s’affranchir de Walt qu’elle « lâche » à Christopher que c’est d’être tombée enceinte de lui qui a érigé les murs de sa prison. Il serait donc la source du malheur de tous.
Bien plus tard, devenue mère à son tour et adulte, Carine fera un véritable travail d’acceptation et de résilience qui aboutira à une rupture avec ses parents, choisie et mature, par laquelle elle accédera à un chemin de paix. Mais c’est à l’âge de tous les dangers que Christopher consomme la sienne. En 1990, à vingt-deux ans, il décide de jouer à son tour une mascarade : faire croire à ses parents qu’il est de- venu docile, mais cela, dans le seul but qu’ils n’entravent pas son projet de rupture définitive. Tout juste diplômé, il abandonne son brillant avenir derrière lui et, galvanisé par la littérature sociale et d’aventure, fonce dans sa Datsun Jaune, vers une liberté absolue, qu’il estime être seule digne de lui. Il est en colère contre ses parents et contre la société, il déborde d’amour et de désir pour la nature sauvage et la frugalité ; il est pressé de s’y perdre ; de vivre enfin. Quête et fuite sont deux pôles ambivalents qui, élucidés, auraient pu signaler dès le départ la dangerosité de sa motivation.
C’est deux ans plus tard, en septembre 1992, que le jeune couple le découvre, mort de dénutrition, aggravée d’empoisonnement, dans le van abandonné, en Alaska. Des pellicules photographiques et un journal permettent au journaliste, aventurier et écrivain Jon Krakauer de reconstituer pas à pas son histoire, de laquelle il s’est épris et dans laquelle il a reconnu des exaltations et des hersions qu’il a lui-même éprouvés. Krakauer attribue à la chance sa propre survie à ses objectifs, lesquels lui firent prendre les risques les plus fous pour ne pas y renoncer. Il déplore le manque de fortune qui fit payer si lourdement à Chris McCandless sa conduite à risque. Un peu plus chanceux, il aurait pu y survivre, s’en sortir mûri, capable de poursuivre sa vie sans mourir pour ses désirs. Combien d’adolescents, de façon moins légendaire mais tous aussi absolue, s’expérimentent aussi dangereusement? La quête de Christopher McCandless a ceci de particulier qu’elle ne s’attache pas à des substances illicites ou à de pratiques déviantes, au contraire, il s’adonne à la vie saine, à la nature, à la pureté, à la réflexion, et ce n’est que l’excès affolant avec le- quel il les consomme qui produit leur effet toxique.
A peine parti, Christopher Mc Candless se rebaptise Alexander Supertramp ; préfixe de super héros accolé au mot « vagabond ». Il s’attribue ainsi un pouvoir. Les super héros sont des justiciers, et ils sont invincibles. Tramp (vagabond) nomme le pacte qu’il fait avec la frugalité, le refus du système, le rejet du confort. Tous les vagabonds ne le sont pas par choix, lui, si. Super+tramp. L’équation de l’appauvrissement matériel pris pour condition d’un enrichissement spirituel est censé accroitre sa puissance au point que ce qui pourrait affecter d’autres personnes ne l’atteigne pas ou mieux, le renforce. Son effort de grandir a des allures de jeu d’enfant.
Il rompt, définitivement pense-t-il, avec ses parents réels et leurs valeurs qu’il juge perverses et indignes de sa grande opinion de ce que devrait être la vie. Avec eux, il rejette la société, productrice des valeurs perverses qui ont corrompu le père, et, par dommage collatéral, il abandonne une sœur aimée, complice, à laquelle il a confié les plus sombres tourments de son cœur et ses projets de départ. Jamais plus il ne donnera de ses nouvelles à aucun d’entre eux.
Son esprit, encore trop immature pour n’être pas leurré, ignore qu’au lieu de l’indépendance à laquelle il pense ac- céder, il est de train de tomber sous le joug de la littérature et de la nature sauvage. Il se dispose à placer en eux toute sa confiance et ses espoirs. Il croit n’avoir besoin de personne, alors que c’est son manque d’amour et de lien, lié à la défaillance de ses parents, qui lui souffle ses engouements, ses idées fixes et ses choix.
Au fil des jours, Alexander Supertramp refoulement de sa filiation réelle de plus en plus profondément, et pour cela, il s’acharne à combattre en lui-même les traits de l’esprit pervers du père qui ne manquent de ressurgir autour de lui et en lui. Et c’est peut-être parce qu’il exalte ce com- bat, qu’il se délestera de toute chose matérielle au point d’exclure l’indispensable à la survie.
Il perd 14 kilos la première année.
Il s’enfoncera dans l’Alaska mal équipé, sans, presque, de nourriture.
Touchante est sa quête, but de toute vie, de trouver amour, vérité et bonté, qui, selon Diel, sont les trésors promis par l’harmonisation de nos désirs. Mais au fond, n’est-il pas surtout mu par un désir de rapprochement, jusqu’à la fusion, avec une version rêvée de ses parents?
La filiation choisie
Christopher a faim du père guide, du père esprit. Il cultive de longue date une passion pour la littérature. Jusqu’au bout de sa route, la lumière de ses auteurs de prédilection continuera de l’éclairer, bien que cet éclairage ait égale- ment été source d’obscurcissement de l’esprit : Jack London, Henri David Thoreau, Leon Tolstoi, Wallace Stegner……prônent la vie naturelle et sauvage_qui trouve son comble dans le grand Ouest américain, la désobéissance civile, la révolte, l’ascétisme. « Alex » s’en remet à eux, envisageant leurs livres non comme des œuvres littéraires, produits de l’imagination, thèses plausibles sans être forcément réalistes : il les prend comme des guides à suivre à la lettre.
La société avide de bien matériels et ivre de réussite sociale, incarnée par le père réel, lui est, dans son entier, mensonge et injustice. Christopher a l’intuition très juste que la vraie réussite est intérieure. Fort de cela, il justifie ses propres mensonges et trahisons par le fait qu’ils œuvrent au service de l’honnêteté. Plus il transgresse, la loi, les frontières, l’identité, les valeurs paternelles, plus il se sent droit.
Ses biens matériels, symboles de la réussite perverse, il les abandonne. Il prend la perte de sa voiture, embourbée dans un terrain inondé suite à une de ses imprudences, pour un bienfait. Son argent, s’il cède parfois à la faiblesse d’en gagner ou d’en jouir, il se reprend vite et le distribue ou même, le brûle. Il se sent plus vivant dans la privation, qu’il pousse de plus en plus loin, allant jusqu’à se débarrasser aussi de la nourriture essentielle : des sacs de riz. Si peu qu’il ait, il en a toujours trop à ses yeux. On peut voir une forme d’ascétisme, peut-être même d’anorexie, dans ce refus de nourriture stimulé par une jubilation désespérée, un combat gagné ; une anorexie qui se dissimulerait sous l’alibi du manque, mais qui n’est que le résultat d’un refus.
Christopher a toujours généré de l’abondance. Au cours de son périple, l’abondance se manifeste à Alex Super- tramp, sous forme affective, par de personnes qui s’éprennent de sa personnalité attachante, parmi lesquels un homme, un père dont la tragédie fut de perdre un fils. L’abondance se manifeste également sous la forme matérielle, par des cadeaux de ces mêmes personnes, et de petits boulots bien payés. Il dépense beaucoup d’énergie à repousser des affections et des biens impossibles à assumer, c’est à dire, il s’échine à triompher de la mère et du père pervertis en lui, auquel sans une extrême vigilance, il pourrait succomber.
Le premier acte de son aventure est de céder la totalité de ses économies, soit 24 000 dollars, à l ‘association Oxfam, en leur écrivant vouloir lutter contre la faim dans le monde. Cela montre l’agressivité qu’il nourrit contre lui- même, puisque, alors qu’il est révolté que des hommes puissent mourir de faim, il se laissera, lui, mourir de la sorte.
Pour le soutenir dans sa résistance, les mots, les livres. Ses rêves sont imprégnés de leurs idéaux comme si les écrivains étaient les véritables auteurs de sa vie. Par cette filiation, il s’approprie leurs paroles et leur esprit. En reprenant le flambeau de leur pensée et en se promettant de la mener plus loin qu’eux l’avaient fait, il se pose en digne héritier. Lui qui refuse toute loi, il obéit à la lettre à leurs principes, essayant d’incarner totalement certaines phrases qu’il souligne ou recopie avec ferveur, comme ce texte de Wallace Stenger « On ne devrait pas nier que la liberté de mouvement nous a toujours exaltés. Dans notre esprit, nous l’associons à la fuite devant l’histoire, l’oppression, la loi et ses obligations irritantes, nous l’associons à la liberté absolue, et pour trouver celle-ci, nous avons toujours pris le chemin de l’Ouest. »
Alex ignore à quel point, en désobéissant à une loi, il obéit à une autre. En refusant le chemin tracé par le père réel, il suit le chemin tracé par l’imagination des pères dont il se reconnait. Dans sa précipitation, il néglige de remarquer que Jack London, à propos duquel il écrit en Mai 1992 « Jack London est roi », a à peine mis les pieds en Alaska et qu’il est mort délabré, alcoolique, obèse ; Thoreau est retourné vivre chez ses parents ; Tolstoi se coupant du monde réel, a fini enfermé dans sa pensée érigée en tour sans issue.
Le père-guide, lorsqu’il n’a que cette forme imaginaire, est l’esprit sous sa forme perverse. Au lieu de le guider avec bienveillance, de ménager des étapes à ce jeune esprit en construction, elle le contraint dans une loi implacable qui ne peut pas être aménagée.
Le symbole maternel est la terre. C’est dans les bras de la nature que Christopher réclame d’être accueilli. Pas n’importe quelle nature mais la plus préservée de la civilisation, c’est à dire qu’elle serait une mère vierge de toute la corruption due au père. Dès que sa décision est prise de rejoindre la terre d’Alaska, il a hâte, il boue d’impatience et malgré les conseils qui lui sont prodigués, se fixe comme objectif de l’atteindre précocement dans la saison, au moment où elle est encore immaculée dans son manteau neigeux. Il est plein de la nostalgie de celle que sa mère aurait pu être. La force de son désir de nature est à la mesure de son espoir passé, que sa mère échappe au pervertissement. Mais Billie ne parvint qu’à laisser périr son âme. Le besoin de Christopher s’est déplacé. En la nature il place son ultime espoir. Il a la certitude, à laquelle il restera fidèle jusqu’au bout, qu’elle ne pourra pas le décevoir. Le tracé de son existence consiste à s’approcher de plus en plus d’elle, d’y pénétrer seul, profondément et absolument et de s’abandonner avec elle à une relation exclusive. Pour cela, il prend soin d’ignorer cette vérité : aucun coin sauvage sur terre ne l’est plus vraiment, aussi profond que l’on soit enfoncé, la civilisation n’est qu’à quelques pas.
Les premiers temps de sa cavale, Alexander Supertramp ne semble pas avoir d’objectif géographique précis. Il lui suffit, dirait-on, de jouir de la rupture de toute attache. Lâché tel un élastique, c’est toujours à la nature qu’il va, mais au petit bonheur. Il est propulsé par l’euphorie de transgresser, (passage illégal d’une frontière, campement dans des endroits interdits, ignorer les dangers indiqués par des panneaux, etc. ). En chemin, il se fixe des objectifs accidentels, comme atteindre le Golf de Californie. Dès lors qu’il s’est déterminé, il n’en démord pas. « Il n’en démordait pas » est un terme plusieurs fois employé dans Into The Wild par des rencontres de McCandeless qui ont tenté de le raisonner, voire de le dissuader, ne réussissant qu’à resserrer sa mâchoire autour de la prise. Mordre son objectif, mordre la nature, mordre la mère idéale et ne plus lâcher son sein. Il est capable de se mettre en grand danger pour cela.
Puis le projet de l’Ouest émerge du fond de ses lectures, projet qui ne cessera plus de l’obnubiler. L’Alaska. Là est censée se trouver la vérité absolue annoncée par les pères-esprits littéraires. Alexander Supertramp se prend de sentimentalité pour cette terre, telle qu’il rompt brutalement avec chaque personne rencontrée qui, par attachement, amour, pourraient ébranler sa volonté. Parmi elles, une femme ayant été abandonnée par son fils. Mais au point où Christopher en est, son substitut maternel ne peut plus être humain.
Cette terre, bien qu’il la sache sauvage et dangereuse, il compte sur elle pour subvenir à tous ses besoins corporels, voire, pour l’épargner. C’est comme si elle devait lui rendre l’amour qu’il lui manifeste et le traiter de façon privilégiée, avec l’indulgence protectrice d’une mère. Il re- fuse les vêtements chauds que la femme abandonnée par son fils a préparés pour lui. Il souhaite se rendre en Alaska aussi dépouillé que possible. La dernière personne l’ayant pris en auto-stop témoigne qu’il s’est délesté d’affaires dans sa camionnette. Alexander Supertramp emporte avec lui une quinzaine de livres de littérature …et seulement 5 kilos de riz. Il n’a ni tente, ni chaussures étanches. L’homme le force à prendre ses bottes en le dé- posant au bout de la piste Stamped, non sans avoir essayé de le dissuader de poursuivre. Il n’en démord pas. Nous sommes fin avril 92, l’Alaska est encore blanc de neige. Pur comme il le souhaitait.
Quelques jours après son entrée dans le monde sauvage, Supertramp accepte comme une véritable aubaine la dé- couverte d’un van abandonné, et y élit domicile. Il l’appelle MAGIC BUS. Lui qui n’a pas voulu emporter de tente, il aurait pu dédaigner ce confort mais, par un arrangement psychique, il a dû le considérer comme un don de la nature plutôt que comme un poison du monde matérialiste et corrompu.
Voici ce qu’il écrit le jour où il entre en territoire alaskien : « Aujourd’hui, j’ai enfin atteint le grand Nord blanc de l’Alaska, l’endroit de ma naissance et du début de ma grande Odyssée. C’est l’aventure finale et la plus grande que je vivrai jamais. Je vais vivre dans la nature sauvage, loin de la civilisation et sans argent. Seul, sans le contrôle du gouvernement ni le poison de la société, je peux vivre authentiquement en esprit libre et dans l’ultime liberté. » Naissance, début, finale…A ceux qui se sont interrogés sur les intentions de Christopher McCandless, à savoir si sa pulsion était de vie ou de mort, je dirais que les deux sont intriquées. L’ambivalence est contenue dans un seul mouvement. Le désir de vivre, exalté par une utopie de re- commencement et d’effacement, est si excité qu’il ne peut que contenir son pôle inversé. Le désir de renaissance implique un retour au néant originel qu’on ne peut rencontrer que dans l’inanition. Peut-être y a-t-il aussi chez Christopher une conscience instinctive du risque mortel que comporte cette expérience extrême qui est de rejouer la scène originelle.
L’Alaska conjugue la double quête de Christopher, celle du père-esprit et celle de la mère nourricière, dont sa structure affective et psychique a été amputée. Les deux figures parentales, en guerre dans la réalité, seraient ici ré- conciliées autour du soutien à lui apporter. La nature apporterait l’essentiel à des besoin sous-estimés, lui permet- tant de devenir un pur esprit, nourri de lectures. Il y a là un désir à la fois régressif et de devenir adulte, de devenir lui- même l’esprit. C’est pourquoi je pense que Christopher désirait revenir parmi les hommes, guéri, remis au monde, mais aussi, il se savait psychiquement condamné par ses blessures.
Ses livres se révèlent insuffisants face à la réalité du monde sauvage. Il arrive trop vite au bout de son sac de riz. Mal- gré son endurance, son courage et ses compétences, le manque survient et les besoins de son corps deviennent impérieux. Il doit tuer pour se nourrir. Les photos où il pose à côté de ses proies, et le journal où il relate ses faits d’arme révèlent une grande ambivalence entre la fierté triomphante et la culpabilité d’avoir à tuer. Ses chasses sont maigres. Il perd beaucoup du poids.
Alexander Supertramp éprouve dans son corps que la nature-mère, imaginativement prodigue et suffisante, indulgente quand à ses erreurs, n’a aucun état d’âme à son égard. Il veut croire quelques temps qu’un peu de baies et du petit gibier suffisent. Le jour où il parvient à tuer un élan, sa fierté est à son comble, mais la chair est détruite par une infestation de vers avant qu’il ait eu le temps de la fumer de la façon indiquée par les livres. Il s’accuse alors sévèrement pour le meurtre inutile qu’il a commis. Son corps affamé reflète sa faim d’âme. Il prend conscience que sa fusion avec la nature signifie la mort et ses écrits s’enfièvrent de regrets et d’un désir qui se révèle : l’inutilité de vivre le bonheur s’il n’est pas partagé. Il a l’élan de revenir parmi les hommes.
Mais il est trop tard, le lien est rompu. Cette rupture s’incarne dans l’impossibilité de retraverser la Teklania River. Celle qui était un gentil cours d’eau au printemps est à présent un flot tourbillonnant de courants, infranchissable. Si Christopher McCandeless avait possédé une bonne carte, il aurait vu qu’à quelques kilomètres de l’endroit où il est forcé de rebrousser chemin, il y a un passage. La civilisation est toute proche. Comme un enfant qui, fermant les yeux, croit qu’il annule le monde, Christopher McCandless s’est maintenu dans l’ignorance que le monde existe, pour croire à son rêve qu’il était l’enfant unique de la nature sauvage.
Son corps torturé ne laissera plus son esprit libre de penser à autre chose qu’à l’impératif de le sauver. L’intellect est au travail, mais la situation empire. La terre se fait plus privative et plus indifférente. Lui qui avait été si heureux d’échapper au poison de la société, et avait placé tant d ‘espoir dans l’authenticité de la nature, perçue comme forcément bienfaisante, finit par être empoisonné par elle. Il consomme une certaine plante indiquée par un de ses livres, qui s’avère être mortelle.
Son journal parle de faiblesse extrême, de piège, de peur, de souffrance, de terrible solitude. Supertramp prend la mesure de sa mortalité. Il cesse de jouer comme en témoignent le message de SOS qu’il place sur la porte du bus à destination des randonneurs, dont il espère à pré- sent qu’ils passent par là, ainsi que la signature de ce document avec son nom de baptême. Christopher McCandless, sur sa dernière photo, pose, décharné et souriant, portant un mot d’adieu où il écrit avoir eu une vie heureuse. Sa sœur confirme lire la paix et la joie dans son regard sur ce cliché.
Avant son départ, il lui avait dit « C’est ça, la pureté de la nature. Elle est parfois dure à force d’honnêteté, mais elle ne te mentira jamais. »
Pour son honnêteté, il put sans doute pardonner à cette mère-là sa dureté et lui vouer jusqu’au bout un amour sans faille.
Une nuit vers la fin aout 1992, sa mère de chair dit s’être réveillée en sursaut. Elle qui cherchait en vain son fils de- puis deux ans vient de l’entendre l’appeler au secours. Christopher McCandless s’éteint autour du 20 aout, recroquevillé dans le sac de couchage que Billie avait façon- né pour lui.
Il a marché sur le fil, cherchant sa joie, et à assouvir sa faim particulière. La pureté, la fusion, la beauté, l’amour, l’absolu… il les a embrassés de tout son cœur, même si le baiser fut mortel. Son histoire fait vibrer une corde qui demeure en beaucoup d’entre nous, jeunes, sous forme fiévreuse, plus vieux, sous forme de nostalgie pour un absolu auquel on a renoncé, mais qu’on n’a pas tout à fait oublié. Comme un amour de jeunesse.
Le thème de l’intégration psychique de la parentalité défaillante, transformée en quête des parents mythiques ne concerne pas que les enfants et les jeunes. C’est tout au long de la vie que ces figures, en creux ou en plein, se greffent sur des éléments de nos vies, nos désirs, nos choix Et même quand la maturité ad- vient, nombreux demeurent les aspects de nos vies qui nous sont soufflés par ces amours primitives.
Sylvie Arditi 2019
*banalité: selon Diel, désinhibition totale des pulsions matérielles et sexuelles conduisant à l’abandon de l’esprit.
Bibliographie :
Into The Wild, Jon Krakauer
Into The Wild, Sean Penn (film)
Into The Wild, L’histoire de mon frère, Carine McCandless
La Psychologie de la motivation, Paul Diel
La Symbolique dans la Mythologie Grecque, Paul Diel
Travail menée à l’IFPM sous le tutorat d’Isabelle Canoui.