Je vous propose une excursion dans la thérapie, par laquelle on relie des rives fragmentées par des liens retissés. De l’une à l’autre, sans relâche, nous avançons sur des fils, des ponts suspendus, des liens.
Des liens, des liens ! une multitude de liens se recréent : entre de lourdes valises du passé et des difficultés du présent ; parfois entre des choses qui semblent n’en avoir aucun ; des correspondances évidentes que l’on ne fait pourtant pas, d’autre qui semblent improbables à première vue ; une colère qui flambe ici, un vieux silence là-bas, un choc ancien, un découragement à finir, une mère absente, un serment secret, une insoutenable irritation au présent.. Ces liens en thérapie sont indiscutablement agissants, mais comment ? Voilà ce que je vous propose d’explorer.
Lors d’un cours sur le trauma, le dr Pierre Canoui, a placé les associations en symétrie avec la dissociation d’origine traumatique. Entre associations et dissociations, il y un lien de complémentarité, évident. Etrangement, je ne l’avais pas encore fait. (C’est souvent le cas des liens, ils sont là devant vous, vous les voyez sans les voir jusqu’au jour où ils vous saisissent vraiment)
Dissociation et blessures anciennes
La dissociation* est une division intérieure à laquelle l’organisme a recours pour protéger son intégrité lors d’une situation vécue comme un danger vital_pour le corps ou l’âme_. Une part vulnérable et blessée est isolée pour permettre à l’ensemble de continuer d’avancer, de se développer, de vivre. Surtout lorsque l’événement survient dans l’enfance, et que l’entourage adulte ne peut ou ne sait pas aider à l’intégration des affects qui en découlent, voire même quand cet entourage en est la source ou le facteur aggravant, nous assignons notre part souffrante à l’isolement ; elle devient circonscrite, évitée, réduite au silence, et cela, aussi bien pour la protéger que pour éviter que par ses plaintes, ses exigences et la tendance qu’elle développe ensuite à se victimiser, elle pénalise le reste de nous qui aspire à avancer.
Cette partie non-soignée, maintenue dans l’ombre de la perception, ne grandit pas. Au fil du temps, sa souffrance s’accroît et celà, qu’elle la sente ou qu’elle ne la sente pas ; car une fausse indifférence peut s’installer, qui n’en est pas moins souffrante mais d’autant plus ignorée. L’organisme a besoin d’une énergie folle pour contenir les émotions ou gérer celles qui explosent. Il doit convoquer et générer de plus en plus de parties internes, ayant des rôles de plus en plus complexes et superlatifs les uns par rapport aux autres. La fragmentation est en œuvre.
Plus elle est mise à l’écart, plus la partie blessée devient envahissante, soit de façon manifeste, par des réactions et des émotions incontrôlables, soit, si elle a été bien assommée, elle peut devenir un poids à traîner en permanence, lourd et inerte comme un cadavre dans une valise. Les efforts internes pour l’évincer peuvent tourner à la haine contre soi et même, à la violence intérieure.

Une fois adulte, la personne a généralement la capacité potentielle de prendre en charge cette partie et de la soigner, mais elle a perdu le chemin vers elle. Les lignes de communication ont été endommagées au point de se rompre. C’est souvent dans cette configuration que la personne vient demander de l’aide aux thérapeutes.
Il se peut qu’elle ait perdu de vue les scènes originelles de ce désordre, ainsi que d’autres scènes « de confirmation », survenues plus tard (qui sont venues confirmer la croyance que la partie souffrante est nuisible). Reste la lutte intérieure, épuisante et ce déséquilibre qui fait risquer un nouveau traumatisme à chaque instant, même à partir d’événement mineurs, dont la dangerosité est proportionnelle à la fragilité de la personne, ce qui brouille de plus en plus les pistes.
La dissociation effiloche les lien
Parmi les liens endommagés, il y a les relations de ces différentes parties entre elles, qui sont en conflit intime et aussi, les liens temporels. Le passé a pu devenir lointain, étranger à la personne, comme si elle ne l’avait pas elle-même vécu. A l’inverse, elle n’a parfois plus aucune distance émotionnelle avec sa blessure qu’elle revit au présent lors de réactivations. Souvent, sans conscience des liens qu’il y a entre les vécus et les revécus.
Voici donc, esquissé, et du point de vue de l’éprouvé, ce que peut être la dissociation. Avec (au moins) une partie isolée, très douloureuse, à laquelle il suffit parfois d’un rien qui évoque l’accident émotionnel d’origine, pour réveiller un stress intense.
Associer pour retisser les liens intérieurs
En séance, nous faisons donc des liens, patiemment. Comme des tisseuses et des tisseurs, nous arpentons diverses dimensions, allons d’une rive à une autre sur différents plans : temporel, géographique, sensoriel, émotionnel, imaginaire…
Nous naviguons entre les parties intérieures qui sont fâchées les unes avec les autres pour rétablir une ligne de communication, par un mot, un geste, un silence habité. Avec un matériel existant lavé, nous tissons une relation neuve au monde, dont la thérapie est l’antichambre. Nous le faisons jusqu’à mailler chaque association de façon suffisamment souple et suffisamment résistante pour tenir dans la durée.
Dissociation, associations. Ces sonorités s’entrechoquent dans l’infini sagesse de leurs résonances partagées. La sagesse du langage, comme l’a nommée Paul Diel, exprime, confondante d’évidence, que la réparation de l’une a des chances de passer par l’autre.
*Les spécialistes parlent des dissociations au pluriel, il y en a de nombreux types, mais il n’est pas du propos de cette chronique de les développer.
Pour aller plus loin
Un post instagram pédagogique pour se faire une idée de ce qu’est la dissociation
Boris Cyrulnik parle de la mémoire traumatique
Les parties en soi selon le modèle IFS, par son créateur Richard Schwartz.
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