Je ne savais pas quoi penser
Hier, en sortant d’un spectacle, je ne savais pas si j’avais aimé ou pas. Sur le coup, il était étonnant, assez séduisant. Les codes étaient différents, parfois dérangeants ; j’avais ri, le public était en liesse, mais… Il y avait un mais, mais quoi ? Mon erreur était de me demander quoi penser. Dans ma tête UNIQUEMENT. C’est là la mécanique de la conformité : le cognitif pur s’encombre d’appréhensions sociales et de crainte du jugement.

J’ai demandé à mon corps
En psychothérapie humaniste, on apprend à cesser de lui signifier qu’il n’a pas son mot à dire et que le sacro-saint cerveau doit régner en maître. Ok, le cerveau, c’est le boss, mais quel boss musèle-t-il ses équipes : le tyran.
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De cette consultation, j’ai découvert avec étonnement que je me sentais un peu barbouillée, (et même, très, plus j’y prêtais attention), comme après avoir mangé un aliment séduisant au premier goût, mais fake, pauvre en nutriments, frit dans une vieille huile, bref, lorsqu’on a infligé un truc douteux à son organisme. Fast food, fast pleasure et relents de regrets.
Pour mon cerveau informé par mon corps, c’est devenu évident : l’humour s’articulait autour de pulsions basses, faciles, cruelles, la provocation était gratuite, le dérangement, de la simple “gênance, sans questionnement, ni réflexion qui puisse enrichir un point de vue. Ainsi informé par mes sens, mon cerveau a eu le “brief” pour que son raisonnement ne tourne pas à vide, mais bien dans un sens, et surtout, avec du sens.
Faire taire nos ressentis au profit du raisonnement cérébral ? Pourquoi cette tendance
Je trouve souvent que l’on traite son corps comme un petit enfant d’où ne pourraient sortir que des bêtises puériles. Peut-être parce qu’on ne nous a pas écoutés enfants, et que seule la parole adulte avait du crédit, dans notre construction psychique, notre corps endosse le rôle de l’enfant irréfléchi et notre cerveau, celui de l’adulte pénétré de sagesse et de savoir. Au lieu de coopérer, les deux entrent en rivalité, ou dans un jeu de domination frustrant-frustré.
On claironne que “la vérité sort de la bouche des enfants”, mais n’est-ce pas pour mieux les faire taire ? Si on suit la métaphore, la vérité qui sort de la bouche du corps effraye : l’écouter conduirait à éradiquer toute réflexion et à nous faire faire n’importe quoi. Ce serait comme suivre les directives d’un singe !
Or, c’est précisément quand on les musèle que nos ressentis peuvent se mettre en rogne et nous faire passer à l’acte !
L’erreur d’appréciation vient du clivage corps-esprit. Comme si donner crédit à l’un aurait pour conséquence ou pour nécessité d’éradiquer l’autre. Une partie du travail thérapeutique, c’est de découvrir la coopération. D’expérimenter ce qu’ils peuvent s’apporter d’intelligence et de sensibilité, se faire confiance et se procurer de sécurité intérieure.…
Le corps main dans la main avec l’esprit
Sans la coopération avec le corps, la raison ne serait que du raisonnement, pouvant tourner à vide, hors de sens, une source d’erreur et surtout d’ennui.
Nos ressentis sont étonnants d’intelligence, de finesse. Apprendre à les écouter, c’est emplir sa vie de curiosité et de surprises. Tiens, que vais-je éprouver? Comment ça va parler en moi? Comment allons-nous nous arranger avec toutes ces données ?
Cette alliance est une boussole précieuse pour s’orienter dans la vie. Et un spectacle intérieur pour le coup passionnant.
Sylvie Arditi